Sur les places de Mexico, de Buenos Aires ou de Málaga, des adolescents s'affrontent à coups de poses, de regards et de mèmes. Aucun contact, aucune règle écrite : c'est la foule qui désigne le vainqueur. Emmanuel Carré, directeur d'Excelia Communication School, décrypte ce que révèlent les battles d'aura sur le charisme, les codes partagés et le plaisir d'« avoir la ref ».
Sur l'esplanade du palais des Beaux-Arts de Mexico, un après-midi d'août, un garçon déguisé en grenouille entre dans un cercle de spectateurs. En face de lui, un autre adolescent. Aucun contact, aucune rime improvisée, aucune chorégraphie continue : les deux alternent des poses, des regards appuyés, quelques secondes de danse, des mouvements empruntés à Internet. La foule lève ses téléphones, rit, désigne un vainqueur par ses cris. Des scènes comparables ont eu lieu cet été à Suzano au Brésil, sur une place du quartier chinois de Buenos Aires et dans l'enceinte de l'université du Costa Rica [a].
Ces rassemblements portent un nom, les battles d'aura. Présents dans plusieurs villes d'Amérique latine, ils ont atteint l'Espagne au début de septembre avec plus de cent cinquante inscrits à Málaga [b]. En France, ils font déjà l'objet de chroniques, de décryptages et de parodies. Mais que se joue-t-il dans le cercle ?
Ce qui se joue dans le cercle
L'enjeu s'appelle l'aura, mot d'adolescents pour ce que d'autres nommeraient charisme : la présence, le style, l'assurance apparemment sans effort. Or, Max Weber l'avait souligné, le charisme n'existe que par la reconnaissance de ceux qui le perçoivent [1]. L'aura se compte depuis quelques années dans les commentaires en ligne : mille points gagnés pour une action élégante, mille points perdus pour un message envoyé à son ex à trois heures du matin. Le verbe associé vient du jeu vidéo. Farmer, qui se prononce à la française et rime avec charmer, désigne l'accumulation d'une ressource par répétition. Le but consiste donc à farmer de l'aura, comme on farme des points d'expérience dans un jeu vidéo pour faire monter un personnage de niveau, avec cette particularité que la foule remplace ici le compteur.
Dans le cercle, les participants enchaînent les citations et les figures connues. On y trouve :
- le « six-seven », deux chiffres criés avec un geste de mains en balance ;
- le dab, tête plongée dans le coude et bras opposé tendu, popularisé par le hip-hop d'Atlanta ;
- une emote de Fortnite, ces danses que les joueurs font exécuter à leur personnage ;
- la célébration de Cristiano Ronaldo, saut, demi-tour, jambes plantées.
Une part du jeu tient à la reconnaissance de la référence et à son placement. Le dab lui-même peut revenir comme une citation datée, à la manière d'un disc-jockey qui ressort un morceau que la salle croyait enterré. L'anthropologue Marcel Mauss appelait « techniques du corps » ces façons socialement apprises de se servir de son corps, transmises par observation et reproduction, comme nager ou faire du vélo [2]. Dans les battles d'aura, les références s'incorporent au sens littéral : avoir la ref, c'est aussi savoir lui donner corps.
Les rencontres décrites dans les reportages se passent de jury et de règles écrites : les concurrents jouent pour la réaction du public et se voient récompensés par l'attention, parfois par de petites sommes [a]. Reste à savoir ce que cette foule évalue. Frederick Luis Aldama, professeur de sciences humaines à l'université du Texas à Austin, a assisté à une de ces compétitions au Parque México et rapporte sa surprise : le gagnant fut celui qui dégageait un sang-froid parfait, plutôt que l'auteur des mouvements les plus spectaculaires [a].
Cette observation peut se lire à la lumière de Goffman. Le sociologue distinguait la déférence, ce que l'individu doit aux autres sous forme d'égards, et la tenue, ce qu'il exprime de lui-même par son maintien, son allure et sa maîtrise de soi [3]. Cette tenue reste d'ordinaire une exigence diffuse des interactions : chacun donne à voir sa manière de se comporter, sans que ce travail constitue nécessairement le sujet de la rencontre. Les battles d'aura en font le spectacle. Au centre du cercle, il faut soutenir les regards, placer son geste et conserver assez d'aplomb pour emporter l'adhésion.
Le plaisir d'avoir la ref
L'absence de message explicite n'empêche pas ces signes de produire de la reconnaissance, de l'appartenance et de la distinction. Le « six-seven » illustre bien ce fonctionnement : deux chiffres venus d'une chanson de rap, dont le référent s'efface au fil de la circulation, jusqu'à compter moins que leur forme sonore et gestuelle. Reconnaître l'expression suffit pour participer au jeu. Demander ce qu'elle signifie révèle déjà qu'on en ignore les codes.
J'ai décrit ailleurs comment certains mèmes Internet trouvent dans la stabilité de leur forme une condition de leur reconnaissance [4]. Dans le modèle familier de l'image légendée, l'image reste identique, le texte varie et cette combinaison produit un code partagé. Les travaux de la chercheuse Limor Shifman éclairent cette articulation entre imitation et transformation : la reprise d'éléments reconnaissables permet la multiplication des variantes [5]. Celui qui « a la ref » entre dans la conversation, celui qui l'ignore reste sur le seuil.
Les battles d'aura rendent cette frontière physique et c'est ainsi qu'une collection de références devient une communauté visible, délimitée, occupant une surface au sol. Un spectateur privé des codes regarde trois minutes de vidéo et cherche encore la règle. Le cercle, lui, sait quand rire.
Les organisateurs interrogés décrivent d'ailleurs un projet assez explicite. Un créateur brésilien qui a monté plusieurs tournois raconte avoir voulu prendre quelque chose de populaire sur Internet pour le ramener dans la réalité, en le mêlant à des jeux d'enfance. Il décrit un mélange de timides et d'extravertis qui ont fini par jouer ensemble. Une créatrice argentine formule le même objectif : se rencontrer, être ensemble, rire [a]. Le répertoire partagé fournit à ces rencontres leur point de départ.
La France découvre le jeu
La presse française s'est emparée du phénomène : dépêche AFP signée depuis Mexico, chronique sur franceinfo, décryptages dans la presse spécialisée et généraliste [c]. Le Gorafi a publié le 15 septembre un article annonçant que le débat du second tour de la présidentielle de 2027 serait remplacé par une bataille d'aura-farming [d]. La parodie parie sur une familiarité déjà suffisante pour que ses lecteurs reconnaissent l'allusion.
Cette visibilité médiatique pourrait contribuer à diffuser la pratique, comme dans une prophétie auto-réalisatrice. Les titres l'annoncent : bientôt dans les cours de récréation. Les articles montrent alors des gestes, décrivent un dispositif facile à reproduire et lui donnent un nom. Une place, quelques participants, un public : le commentaire fournit aussi, à qui voudrait s'en saisir, un mode d'emploi. Au risque d'agacer ceux qui n'y comprennent rien.
Pour ceux qui découvrent ces références, la tentation est grande de chercher un message derrière chaque geste et, faute de réussir, de juger l'activité comme puérile ou inconsistante. Ce jugement omet qu'une partie du plaisir tient précisément à la reconnaissance, au décalage et à la reprise. L'absurde est ici sa propre cause : c'est absurde parce que cela paraît absurde, surtout à qui ne connaît pas les codes.
La mémoire française invite d'ailleurs à la modestie sur ce terrain. Souvenons-nous que les salles des fêtes ont résonné de la danse des canards, que des adolescents ont appris la tecktonik sur les parvis en 2007 et que leurs successeurs ont rempli les parcs en 2016 pour capturer des créatures visibles sur leurs téléphones. Pokémon Go avait même incité le maire de Bressolles, commune de l'Ain, à prendre un arrêté interdisant « l'implantation virtuelle de personnages Pokémon » sur son territoire, en invoquant « la propagation contagieuse et anarchique du phénomène » [e]. En bref, les jeux collectifs n'ont pas attendu TikTok pour dérouter ceux qui n'y participent pas.
Dans une battle d'aura, deux adolescents se tiennent à un mètre l'un de l'autre et prennent des poses. Toute la charge du dispositif tient dans ce mètre. Des jeunes gens que l'on décrit volontiers enfermés dans leurs écrans se donnent rendez-vous sur une place pour jouer, devant des inconnus, avec les références qu'ils partagent en ligne. Autour d'eux, les téléphones filment, et la scène repartira sur les réseaux, prête à être reprise ailleurs. Mais le temps d'un passage, il aura fallu se tenir droit au milieu du cercle.
Notes
[1] Max Weber, sociologue, Économie et société, Paris, Plon, 1971 (éd. originale Wirtschaft und Gesellschaft, 1922).
[2] Marcel Mauss, anthropologue, « Les techniques du corps », Journal de psychologie, XXXII, n° 3-4, mars-avril 1936, p. 271-293 ; repris dans Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.
[3] Erving Goffman, sociologue, « The Nature of Deference and Demeanor », American Anthropologist, vol. 58, n° 3, juin 1956, p. 473-502 ; traduction française dans Les rites d'interaction, Paris, Minuit, 1974.
[4] Emmanuel Carré, « Les mèmes Internet : quand les images deviennent codes culturels », blog Excelia, 22 octobre 2025.
[5] Limor Shifman, chercheuse en communication, Memes in Digital Culture, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2014. DOI : 10.7551/mitpress/9429.001.0001.
Sources de presse
[a] Mitchell McCluskey, « “Farmar aura” começou por ser um meme. Os jovens latino-americanos transformaram-no numa competição », CNN Portugal, 5 septembre 2026.
[b] « La première “bataille d'aura” ou “aura farming” a débarqué à Malaga », Le Petit Journal Andalousie, septembre 2026.
[c] « Des battles “d'aura farming” dans les rues en Amérique du Sud », franceinfo ; « Aura battle : c'est quoi cette nouvelle tendance qu'on voit partout sur les réseaux sociaux ? », Presse-citron ; « L'aura battle, ces regroupements d'ados qui se battent à coups de mèmes », L'ADN.
[d] « Présidentielle 2027 : le débat de l'entre-deux-tours sera remplacé par une “battle d'aura” », Le Gorafi, 15 septembre 2026, site satirique.
[e] Arrêté n° 41/2016 du 9 août 2016 de la commune de Bressolles (Ain), pris par le maire Fabrice Beauvois, texte reproduit par Thierry Vallat, avocat au barreau de Paris.
Les battles d'aura en 3 questions
- Qu'est-ce qu'une battle d'aura ?
C'est un face-à-face sans contact entre deux participants, au centre d'un cercle de spectateurs. Chacun enchaîne poses, regards, quelques secondes de danse et gestes empruntés à Internet. Le public désigne le vainqueur par ses réactions. Né en Amérique latine (Mexico, Buenos Aires, Brésil, Costa Rica), le phénomène a atteint l'Espagne en septembre 2026.
- Que veut dire « farmer de l'aura » ?
L'aura désigne, dans le langage adolescent, ce que d'autres appelleraient le charisme : présence, style, assurance apparemment sans effort. « Farmer », emprunté au jeu vidéo, signifie accumuler une ressource par répétition. Farmer de l'aura, c'est donc gagner des points de charisme, la foule remplaçant le compteur du jeu.
- Pourquoi les battles d'aura intéressent-elles les sciences de la communication ?
Elles transforment un répertoire de références partagées en ligne (mèmes, emotes, célébrations sportives) en communauté physique et visible. Lues avec Weber, Mauss, Goffman ou Limor Shifman, elles montrent comment la reconnaissance d'un code produit de l'appartenance et de la distinction, et comment la tenue de soi devient un spectacle à part entière.
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